Le salon | “Regarde !”
Exposition
10.04.2026 — 16.05.2026
Lou Cohen
Vernissage
10.04.2026 — 17h
Que fait-on lorsque l’on fait le portrait de quelqu’un ?
On ne capture pas un visage. On retient un lien.
Les dessins de Lou Cohen ne cherchent pas à représenter fidèlement des corps. Ils attrapent autre chose : une présence, une manière d’être, ce qui subsiste d’un individu dans le regard de l’autre. Le portrait devient une trace affective, une forme de relation qui persiste, même lorsque le lien s’est déplacé, altéré ou rompu. Ces figures sont souvent celles d’un entourage proche, d’une génération qui se regarde, se documente et se met en scène en continu. L’amitié n’y relève plus seulement de l’intime : elle devient un mode d’apparition. On se photographie, on se raconte, on produit des images pour maintenir les autres à proximité, pour prolonger leur présence.
Comme l’écrit Hélène Giannecchini, “Les expériences collectives sont inséparables d’une réflexion sur la solitude, il faut être à soi pour partager sa vie avec d’autres” (1). Les images de Lou Cohen s’inscrivent dans cette condition : elles ne cherchent pas à réduire l’écart, mais à le maintenir comme structure du lien, depuis laquelle il devient possible de voir et d’entrer en relation. Le portrait ne vient pas abolir cette distance, il la travaille ; il en fait le lieu même du lien. Représenter un ami revient alors à le faire basculer dans un autre espace, à prolonger ce lien en lui donnant une forme qui résiste au temps.
Dans la Divine Comédie (2), Dante traverse le royaume des morts tout en étant encore vivant. Il avance parmi des figures figées, condamnées à répéter les mêmes gestes, prises dans une temporalité étirée, sans résolution. Cette position singulière — être là sans appartenir pleinement à ce monde — éclaire les images de Lou Cohen, où la Divine Comédie est d’ailleurs mise en abîme dans l’œuvre “Regarde”. Ses figures semblent, elles aussi, habiter cet entre-deux : elles posent, attendent, rejouent, comme si quelque chose les empêchait de sortir de la scène. Le temps s’y dilate, les gestes se répètent, et l’image devient moins un passage qu’un lieu où l’on demeure.
Avec “Infinite Scroll”, cette expérience se déplace dans le flux des images numériques. Sur l’écran d’un téléphone dessiné, récits et fragments d’existence s’enchaînent sans fin : amours, ruptures, excès de langage, phrases trop pleines, trop sincères, trop tardives. Tentatives de se dire à travers l’image : tout passe, tout s’enchaîne, tout s’efface. Dans ce flux, les relations disparaissent rapidement, tandis que les images persistent, mais sous une forme instable. Elles conservent des traces d’attachement, de manque, parfois de fantasme, devenant des lieux où les affects se déposent et se rejouent. Face à cette circulation continue, les dessins de Lou Cohen ralentissent le regard, resserrent le cadre, immobilisent les corps et suspendent le temps. Ils tiennent ensemble la présence et l’absence, comme si représenter quelqu’un, c’était déjà accepter de le perdre un peu.
C’est peut-être ça que fait Lou Cohen :
Faire exister encore un peu ce qui, déjà, n’est plus.
—
(1) Hélène Giannecchini, Un désir démesuré d’amitié, Paris, Éditions du Seuil, 2019.
(2) Dante Alighieri, La Divine Comédie, trad. Jacqueline Risset, Paris, Flammarion, 1985.
Texte par | Ulysse Feuvrier & Thomas Havet
Lou Cohen développe une pratique entre peinture, pastel et vidéo, où corps, visages et conversations composent une “peinture sociale” sensible et ironique. Ses installations, nourries par son entourage et sa génération, mettent en scène des formes de présence et de relation, entre intimité et observation critique. Plus d’infos